Réapprendre à «écouter ce que l’Esprit dit aux Églises» par les Écritures

Voici que la parole de l’Éternel est pour eux un déshonneur, ils ne l’aiment pas.
Jr 6, 10

Les deux notions-clé de ce passage biblique sont «déshonneur» (hébreu: herpah) et «absence d’amour» ou de désir[1].  En somme, le prophète reproche à son peuple d’avoir honte de l’Écriture et de ne pas en avoir envie. Cette plainte de Jérémie – qui est hélas d’actualité aujourd’hui – est l’antithèse même de l’exclamation joyeuse du Psalmiste: «Heureux l’homme qui […] se complaît dans la Loi de L’Éternel et médite sa Loi jour et nuit!» (Ps 1, 1-2).

Les choses n’ont guère changé depuis. Certes, on s’intéresse toujours à l’Écriture (quoique avec beaucoup moins d’ardeur que jadis), mais elle est davantage objet de curiosité et cause de discorde que matière à méditation du dessein de Dieu qui s’y exprime, même si c’est souvent de manière obscure. Il ne manque pas non plus d’études bibliques spécialisées, dont certaines sont très utiles. Enfin, le grand public n’est pas oublié, au contraire: on l’abreuve d’ouvrages, d’articles de vulgarisation, d’émissions télévisées même, dont la qualité dépend du réalisateur et surtout de ses conseillers techniques, dont des théologiens et biblistes. Malheureusement, il n’est pas rare que la conséquence de cette guidance d’experts, aie pour conséquence négative d’imposer silence à ce que dit l’Écriture[2]. Alors, demandera-t-on sans doute, quel but poursuivez-vous exactement, car vos propos cachent mal une critique, voire une défiance à l’égard de ce qui se fait dans le domaine des Écritures saintes, sans parler de la remise en cause implicite qu’on y perçoit de la manière dont l’Église les interprète, tant dans son enseignement que dans sa liturgie?

Eh bien, oui, ma conscience me pousse à faire part à qui voudra les entendre les reproches que le Seigneur n’a cessé de faire à son peuple par le ministère des prophètes, et qui nous atteignent plus que jamais aujourd’hui. C’est dans cet esprit que celles et ceux qui professent leur foi au Christ et  se disent ses disciples doivent, comme y invite solennellement l’Apocalyse[3], «écouter ce que l’Esprit dit aux Églises». Or, à en croire l’apôtre Paul (1 Tm 4, 1-2), «l’Esprit dit expressément que, dans les derniers temps, certains renieront la foi, séduits par les propos trompeurs d’hypocrites marqués au fer rouge dans leur conscience […]». Ce que dénonçait alors Paul par ces durs propos, c’étaient l’audace et la présomption de gens qui s’arrogeaient le droit d’édicter des interdits contraires aux commandements de Dieu, en matière de mariage et de nourriture (Ibid., v. 3). C’est, mutatis mutandis, ce que font les spécialistes autoproclamés de la Tora qui décident arbitrairement du sens à donner aux textes de l’Écriture, en disant: tel passage est à comprendre au sens symbolique, ou: il ne faut pas tenir compte de tel autre, dont le sens littéral est contraire à la saine intelligence et au bon sens; ou encore: c’est ainsi que l’on pensait à l’époque, mais nous savons aujourd’hui que la réalité est tout autre, etc. Et quiconque remontre qu’il s’agit de la Parole de Dieu et qu’il n’appartient pas à un individu, si savant soit-il, de mettre de côté le «dépôt[4]», ni de passer outre à l’enseignement de Dieu lui-même, tel qu’il figure dans les Saintes Écritures, est immédiatement stigmatisé comme «fondamentaliste» ou «intégriste».

Voici un témoignage personnel, mais qui n’est certainement pas unique.  Un jeune ecclésiastique – en fin d’études de théologie dans une université catholique –  avait chaudement recommandé à ses paroissiens d’assister chaque semaine, après la messe dominicale, à une causerie donnée par un laïc, étudiant d’un cours supérieur de religion dispensé par une institution jésuite locale. Thème de la causerie: la lecture de l’Apocalypse. Invité à assister à ce «cours», je n’ai pas tardé à le déserter. Il s’agissait en effet d’une resucée de l’enseignement des « bons pères » de cette institution, consistant, pour l’essentiel, en une invitation à ne pas se laisser impressionner par le fait que la tradition chrétienne considère la Bible comme inspirée, et à ne surtout pas le lire à la lettre, en raison du caractère réputé anhistorique, voire «mythique»[5] de maints passages de son corpus.

Ce n’était pas la première fois, hélas, que j’entendais ce type de critique, et j’admettais volontiers qu’il fallait se garder d’une lecture littéraliste de ce livre difficile, mais ce qui était nouveau ici, c’était la radicalité d’un discours qui s’apparentait à une entreprise de démolition systématique de la croyance à la réalité de l’existence des anges et de leur ministère. Mes objections, que j’exprimai pourtant avec empathie et respect pour le « conférencier », furent immédiatement balayées par les affirmations, qu’il disait tenir de ses maîtres, selon lesquelles les anges n’étaient pas de véritables créatures spirituelles, mais des images ou des symboles langagiers destinés à mettre en lumière l’assistance de Dieu. Et quand j’évoquai la phrase adressée par Jésus à l’un de ses partisans qui venait de trancher une oreille à un serviteur du grand-prêtre : «Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d’anges?» (Mt 26, 53), il me fut rétorqué, sur un ton condescendant, que Jésus s’était conformé aux croyances et aux modes d’expression des juifs de son temps! Je n’insistai pas et m’abstins même d’évoquer les nombreuses mentions du mot «ange», dans les deux Testaments, et sa fréquence dans la bouche de Jésus.

On dira: c’est un cas isolé et donc négligeable, qui ne reflète pas la situation générale. J’aimerais partager cette conviction. Mais je crains qu’elle ne traduise davantage un désir que la réalité. Les échanges verbaux et écrits que j’ai eus avec de  nombreuses personnes au fil des décennies font apparaître qu’il y a des milliers de «cas isolés» de cette nature, et qu’il s’agit en fait d’une vague de fond qui, à l’instar d’un tsunami, risque de tout emporter sur son passage quand elle atteindra nos rivages endormis.

Pour cette raison – qui s’ajoute à d’autres que je ne détaillerai pas ici -, nos éditions examineront favorablement les propositions d’ouvrages afférents à cette thématique, pourvu qu’elles soient conformes à l’esprit de cet exposé et à nos normes éditoriales exposées en son lieu[6].


  1. la racine hébraïque hafetz signifie «aimer», «désirer»
  2. Allusion à un propos offensif de Rabbi Ishmaël accusant Rabbi Eliezer de dire à l’Écriture : «Tais-toi pour que moi je parle» (Midrash Sifra, Parashat Tazria, par. 5, ch. 13, § 5). Ce Sage reprochait en effet à son collègue ses exégèses interminables, dont il estimait qu'elles faisaient de l'ombre au sens littéral (obvie) du texte scripturaire. Éliezer lui avait alors rétorqué : «Ishmaël, tu es un palmier de montagne», signifiant par là qu'à l'instar de cet arbre qui, dans des conditions aussi défavorables, a peu de feuilles et encore moins de fruits, l'interprétation scripturaire d'Ishmaël était pauvre, peu nourrissante et sans saveur.
  3. À sept reprises: Ap 2, 7.11.17.29; 3, 6.13.22.
  4. Allusion à L'injonction de Paul à Timothée: «Garde le dépôt!» (1 Tm 6, 20), et «Garde par l'Esprit Saint le beau dépôt qui habite en nous» (2 Tm 1, 14).
  5. Représentatif des tendances actuelles à la démythologisation de l'Écriture est le travail universitaire collectif, qui ne manque pas de qualités au demeurant, intitulé "Mythes et récits bibliques"; une bibliographie de cette question serait pléthorique et n'entre pas dans le cadre de cette brève remarque, voir toutefois, entre cent autres ouvrages: Jean-Marc Chapuis, Information du monde et prédication de l'Evangile; enfin, il est indispensable de consulter l'article Bultmann, de Wikipédia, ce théologien protestant allemand étant considéré comme LA référence incontournable en la matière
  6. Voir le chapitre «Diffuser la pensée religieuse via les navigateurs d’Internet».

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